Celtic Boats
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maison de la pointe - Île Tudy

Expo de peintures - juillet 2022

à la maison de la pointe à l'Île Tudy du 14 au 20 juillet 2022

Le télégramme

 

 

 

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Une projection du film de François Catonné (évoqué plus bas) est prévue le lundi 18 juillet à 18h30.
Pour ceux qui ne pourront pas venir, et aussi pour les autres, vous pouvez toujours le regarder sur votre ordinateur.

 

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Après avoir cherché un peu plus dans ma peinture, j’en suis arrivé à environner ma barque environnée d’une couleur sourde presque noire c’est à dire que je risquais de tomber dans le piège des peintres abstraits qui sont plus préoccupés par la peinture que par le sujet. Le sujet c’est bien pour moi de faire une barque qui est simplement un médium pour accéder au rêve pas plus et pas moins qu’une chanson ou un poème.

C’est à cet endroit que les disciplines artistiques se rejoignent et c’est à cet endroit que je dois aussi chanter surtout.

Yves Elléouët

 

Tout homme est tiraillé entre deux besoins, le besoin de la pirogue, c’est à dire du voyage, de l’arrachement à soi-même, et le besoin de l’Arbre, c’est à dire de l’enracinement, de l’identité et les hommes errent constamment entre ces deux besoins en cédant tantôt à l’un, tantôt à l’autre ; jusqu’au jour où ils comprennent que c’est avec l’Arbre qu’on fabrique la pirogue.

Mythe mélanésien de l’île de Vanuatu

 

 


L'invitation au langage - interview

En peinture, comme en musique et en chanson, Melaine Favennec invite…

La barque est son sujet. Une barque symbolique, qui invite au langage, comme le bateau invite au voyage.

Rencontre avec un explorateur de temps, de matières et de couleurs initié au cours des choses illisibles, naviguant vers l'île où toute langue perd ses armes, attentif à l'émergence du trait, du signe, de l'écriture, comme lien, comme langage.

 

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« Ceux qui campent chaque jour plus loin du lieu de leur naissance, ceux qui tirent chaque jour leur barque sur d'autres rives, savent mieux chaque jour le cours des choses illisibles ; et remontant les fleuves vers leur source, entre les vertes apparences, ils ont gagné soudain de cet éclat sévère où toute langue perd ses armes. » Saint-John Perse

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Pourquoi le bateau ?

 

« Parce que le bateau, c'est l'arbre ; l'arbre c'est la nature et le bateau c'est la transformation de la nature.

C'est créer un objet qui va créer du lien… Pour aller du continent vers l'Île. Et ça, c'est la culture. »

 

Donc un paysage ?

 

« Non, une barque emblématique, pas une marine : je casse volontairement les perspectives. C'est une "défiguration" : tout le monde peut dire "c'est une barque", mais elle est défigurée. Elle n'a pas pas de proue, pas de poupe. Elle n'a pas de rame, pas de voile, pas de moteur, elle ne peut pas naviguer : elle est simplement l'idée de la barque.

"Qu'est-ce qu'il manque aux hommes, dès qu'ils ont trois pommes de haut ? Il manque un bateau. Pour partir sur l'île, pour chercher l'idylle, une image à leur bonheur qui soit mieux qu'ailleurs." (Extrait de "L'Île de Batz", de l'album Hey ! Ho !)

 

Quand on est ailleurs, il faut encore et toujours être… ailleurs. Saint-John Perse évoque la source : sans source, pas de navigation, il faut constamment s'arrêter dans les endroits où il y a des sources pour refaire de l'eau, etc.

À la découverte du connaissable, du monde existant. Le rêve, l'aventure s'appuient toujours sur des réalités, des réalités qu'il faut reconnaître, qu'il faut prévoir… Mais là on est dans la barque…

 

… Pas dans la barque peinte !

 

Ce qui m'intéresse, c'est que chaque barque soit une aventure picturale, c'est-à-dire l'occasion pour moi de peindre de la peinture. Comme je répète le modèle, je suis libéré de la question du modèle, je ne peux que m'intéresser à peindre. Le vrai sujet, il est là.

 

Au début…

… je peignais mes rêves. Aujourd'hui, je travaille mes rêves.

… il m'est arrivé d'aborder, un peu bêtement, une toile blanche en essayant de finaliser tout de suite ce que j'avais rêvé. Maintenant je sais qu'il faut faire un jus, qu'il faut commencer par ne rien faire… ou plutôt : "faire du rien". Commencer par occuper la toile, la considérer, la préparer avant de commencer à lui parler.

Quand je fais un jus, je suis dans l'abstraction pure, je peins un fond qui est vraiment très intéressant parce qu'il va proposer une dynamique à la peinture et non au sujet. Je peins, je regarde, et je sauvegarde. Le plus longtemps possible je sauvegarde les accidents de toile pour les amener jusqu'au bout. Je suis très avare de ces accidents. Je garde, je garde… Et puis, tout d'un coup, la barque se définit, et les accidents disparaissent mais j'essaie de les garder jusqu'au bout. »

 

La couleur ? l'émergence du trait

« Je travaille très peu sur les oppositions, plus sur les juxtapositions de valeurs. Ce qui m'intéresse, c'est de prendre une couleur et de la descendre : à un moment donné, un bleu peut avoir pratiquement la même valeur qu'un gris ou la même valeur qu'un ocre, ou qu'un vert… Comme elles sont dans la même valeur, les couleurs ont alors la même densité, la même lumière, et ça unifie le tableau.

Mais la juxtaposition des différences entre un orangé et un vert va créer la limite… donc le trait. Je laisse émerger le trait tout en ayant la contrainte de raconter une histoire, c'est-à-dire un bateau. Quand je dessine, je fais un trait, quand je peins c’est la rencontre des masses de couleurs qui fait le trait. »

 

« La marée, je l'ai dans le coeur qui me remonte comme un signe 
Je meurs de ma petite soeur, de mon enfance et de mon cygne. »
Léo Ferré, « La Mémoire et la mer »

 

« J'ai écrit mes premières chanson vers 11, 12 ans. très vite, j'ai fait du théâtre, puis du théâtre "mythique" pour m'intéresser aux cultures extra-européennes et européennes, loin d'un théâtre psychologique. À 18 ans, c'est 1968… Alors, je fais 68, j'envoie tout balader ! Mes parents m'inscrivent alors à l'Institut de la photographie, à Paris. Pendant deux ans, j'y apprends l'image… La composition, le cadre, les lignes forces, les contrastes, la lumière, les couleurs, le tirage ; j'apprends à éclairer les modèles, à faire du portrait - on travaillait à la chambre -, à considérer la personne qui est en face de moi, les visages, les expressions. J'étais déjà proche d'un classicisme comme en peinture, qui ne consiste pas à "appeler" l'image mais à participer de l'élaboration de l'image de quelqu'un.

Bientôt après, je quitte le théâtre (le Théâtre du temps fort, qui existe toujours) pour retrouver la Bretagne et la chanson, car je sens que j'ai quelque chose à y faire. Mais en même temps que je reviens à la chanson et à la musique, je réalise des collages à partir de photos de magazines, je les découpe et je les malaxe. Comme beaucoup de gens… Et je ne trouve pas mon contentement. Dans les années 1980, je réalise des collages avec un intérêt particulier pour le grain de la photo et la lumière. Je prends des photos dans les magazines (Elle…), je les déchire : il s'agissait de prendre des fragments de lumière qui appartiennent à des réalités complètement différentes et de les rassembler pour créer une certaine vision qui me correspondait à cette époque-là. Et, pour établir un lien entre tous ces fragments, je prenais un tube de gouache et je peignais par dessus, directement avec le tube. Une démarche qui s'apparentait à celle du mouvement Cobra, m'a-t-on dit alors. J'aurais pu décliner les collages à l'infini : ce n'était pas suffisant.

C'était intéressant mais formel : singulier, certes, mais pas assez original. Remarquable, mais pas assez profond. Cela m'a donné la possibilité toutefois d'élaborer dans la vitesse et avec un instrument très intéressant : la poubelle.

Quand on écrit, on a du mal à jeter les mots : trier et jeter, c'est une démarche poétique. Apprendre à jeter pour pouvoir accéder à une philosophie qui est : ce qui est "important" n'est pas "grave". Ce qu'on fait, c'est important, mais pas grave. Une phrase, elle est importante, peut-être parce qu'elle va me permettre d'en écrire une autre. Les mots qu'on jette, quelqu'un d'autre les prendra. Pour les couleurs, c'est pareil, pour les images, c'est pareil.
Comme j'ai fait de la production dans le cadre de productions d'albums, il est arrivé qu'on me suggère de retoucher mon texte : je ne peux pas, mais jeter oui. On peut toujours retoucher : pour se situer sur un consensus de ce qui va être compris par l'ensemble des gens. Mais je ne m'exprime pas pour être compris ! Plutôt pour être ressenti.

Un jour, je me suis dit qu'il me fallait avoir le courage de faire les choses autrement. Je me suis intéressé à l'art en général et surtout à l'environnement actuel de la peinture. Et je me suis dit, peindre, faire du chevalet, c'est complètement désuet, ça, ça m'intéresse. Ce n'est pas une installation, ça ne répond pas aux attentes du marché. Mon désir n'était pas de faire une installation parce que, quand je fais un concert, je m'installe, je chante, je fais ce que je veux, je suis dans la lumière, donc c'est réglé !
Par contre, la peinture de chevalet et en plus à l'huile, la lenteur et le côté "malaxé", la couleur, obtenir des formes de plus en plus souples qui bougent dans le temps, ça, c'est drôlement intéressant ! »

 

Le temps, la matière et la couleur : une équation…

 

« Je me souviens que j'ai passé une journée entière à me demander ce que j'allais peindre, et comment. Quelque chose est monté en moi, que je pourrais résumer par "La marée, je l'ai dans le coeur qui me remonte comme un signe 
Je meurs de ma petite soeur, de mon enfance et de mon cygne." Les barques dans lesquelles je jouais enfant et qui sont pour moi des refuges mais des refuges d'aventure. L'aventure de la cabane. L'aventure de partir alors qu'on ne part pas, l'aventure à sec, à marée basse. Cette barque d'enfance, la "plate" de Doëlan, serait mon intention et serait noire… Pourquoi noire ? Un signe noir, une écriture. »

 

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En parallèle, Melaine a créé L'Inscription maritime des songes. C'est un registre où il note le nom du bateau et son port d'attache. « Les gens s'approprient le bateau en y projetant leur propre histoire. Cette histoire-là, je ne la connais pas, dit-il. Les gens ainsi se racontent des histoires incroyables : tout est possible dans le domaine de la création », comme, par exemple, appeler sa barque du nom d'un personnage de roman et l'amarrer dans un livre. « J'aime beaucoup que mes toiles soient finies par leur propriétaire : elles ne sont plus à moi, elles deviennent des totems inséparables de l'acquéreur qui y rassemble une part de sa vision du monde, de ses désirs, de ses attentes. »

L'émergence et la transmission des signes est une aventure pas si solitaire !… Car, en définitive, dans un groupe a priori homogène de personnes articulant la même langue, chacune s'y exprime et s'approprie ce que l'autre veut bien lui transmettre dans son propre et fluctuant langage, de rive en rive, remontant un fleuve vers sa source, puis un autre, vers une autre source… Tendre vers le connaissable, c'est une autre dimension du langage.

Elle a oublié de signer

Julie Le Dilosquer


 


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